Setsubun (節分) – La Fin de l’Hiver Japonaise : Entre Rituels Purificateurs et Traditions Gourmandes

Chaque année, à la veille du début du printemps selon l’ancien calendrier lunaire, le Japon célèbre Setsubun (節分). Ce jour, qui tombe généralement le 3 février, marque la frontière entre l’hiver et le printemps (risshun). Si son nom signifie littéralement « séparation des saisons », Setsubun est avant tout une fête de purification, un moment où l’on chasse les démons et les malheurs de l’année écoulée pour accueillir la nouvelle saison avec un cœur pur. Mais cette célébration, empreinte de rituels ancestraux, est aussi une fête gourmande, où l’alimentation joue un rôle central. Des mamemaki (lancer de fèves) aux eho-maki (gros rouleaux de sushi), chaque met est chargé de symboles et de vœux pour la santé, la prospérité et la bonne fortune.

Setsubun trouve ses racines dans un rituel chinois importé au Japon durant l’époque Heian (794-1185) : le tsuina, ou « cérémonie de chasse aux démons ». À la cour impériale, on pratiquait des rites destinés à éloigner les mauvais esprits qui, selon la croyance, proliféraient lors du passage d’une saison à l’autre. Cette coutume se répandit progressivement dans tout le pays pour devenir, à l’époque d’Edo (1603-1868), une tradition populaire célébrée dans les foyers et les sanctuaires.

Le cœur de Setsubun réside dans un geste simple mais puissant : le mamemaki (豆撒き), ou « lancer de fèves ». Les membres de la famille, ou parfois le père endossant le rôle du démon, jettent des fèves de soja grillées (fuku-mame) par la porte ou par la fenêtre, ou encore sur une personne déguisée en oni (démon), en criant : Oni wa soto ! Fuku wa uchi ! (« Dehors les démons ! Dedans le bonheur ! »). Ce rituel vise à purifier la maison et à inviter la chance pour l’année à venir. Après le lancer, on consomme autant de fèves que son âge (ou une de plus pour la nouvelle année) pour s’assurer santé et prospérité.

Les fèves de soja grillées, ou iri-mame, sont l’ingrédient emblématique de Setsubun. Au-delà du rituel du lancer, elles occupent une place importante dans la gastronomie de cette fête.

Les fèves utilisées pour le mamemaki sont appelées fuku-mame, littéralement « fèves du bonheur ». Traditionnellement, on utilise des fèves de soja grillées que l’on conserve dans un petit récipient ou une coupelle décorative. Après le rituel, la consommation de ces fèves est strictement codifiée : on mange le nombre de fèves correspondant à son âge (ou ce nombre plus un, pour la nouvelle année), en formulant intérieurement un vœu de santé. Cette coutume, appelée toshi-iotori (年取り), est censée protéger des maladies pour l’année à venir.

Si les fèves sont la tradition la plus ancienne, l’eho-maki (恵方巻) est devenu, au cours des dernières décennies, l’un des mets les plus populaires et les plus médiatisés de Setsubun. Il s’agit d’un gros rouleau de sushi (futomaki) non découpé, composé de sept ingrédients – un nombre auspicieux – symbolisant les sept divinités du bonheur (shichifukujin). Sa consommation obéit à un rituel précis.

L’eho-maki doit être dégusté en silence, en se tournant vers la direction du eho (恵方), c’est-à-dire la direction considérée comme favorable pour l’année. Cette direction varie chaque année selon le calendrier astrologique chinois. En 2026, le eho est le sud-sud-ouest. Le rouleau se mange en une seule fois, sans interruption, en formulant un vœu. On ne doit pas le couper, afin de ne pas « trancher » la chance. Si la tradition de l’eho-maki est relativement récente – elle a été popularisée par les commerçants d’Osaka dans les années 1990 avant de conquérir tout le pays – elle s’est imposée comme un incontournable de la fête.

L’eho-maki contient traditionnellement sept ingrédients, chacun porteur d’une signification :

  • Le concombre : pour la longévité ;
  • Le tamagoyaki (omelette roulée) : pour la réussite scolaire ;
  • La chair de crabe ou de crevette : pour la longévité (la forme courbée évoque un vieillard) ;
  • Le kanpyō (courge séchée) : pour la prospérité ;
  • Le shiitake (champignon) : pour la santé ;
  • L’anguille ou le poisson grillé : pour la persévérance ;
  • Le denbu (poudre de poisson rose) : pour la joie et l’élégance.

Ces ingrédients, enveloppés dans une feuille d’algue nori, incarnent les vœux de bonheur, de santé et de réussite pour l’année à venir.

Au-delà des fèves et des rouleaux de sushi, d’autres mets viennent enrichir la table de Setsubun.

Le poisson le plus associé à Setsubun est la sardine (iwashi). Selon la tradition, on plante des têtes de sardines grillées sur des branches de houx (hiragi) que l’on accroche aux portes d’entrée. L’odeur forte de la sardine grillée était censée repousser les démons, tandis que les épines du houx servaient à leur percer les yeux. Aujourd’hui, on consomme plutôt la sardine grillée au repas, souvent accompagnée de daikon râpé. Ce plat, simple et savoureux, est une façon de renforcer la protection contre les influences néfastes.

Dans certaines régions, on prépare de petits sachets de fèves appelés fuku-iri que l’on offre aux invités ou que l’on place dans les pièces de la maison. Ces sachets, souvent joliment décorés, contiennent quelques fèves grillées et parfois une petite figurine porte-bonheur. Ils prolongent le rituel du mamemaki en invitant la chance à demeurer dans le foyer tout au long de l’année.

De nos jours, Setsubun reste une fête profondément ancrée dans la culture japonaise. Dans les sanctuaires et les temples, des cérémonies publiques attirent des foules immenses, où des célébrités ou des personnalités locales sont invitées à lancer des fèves vers le public. Les supermarchés et les konbini (supérettes) proposent en abondance des eho-maki aux déclinaisons variées, des versions traditionnelles aux créations plus contemporaines incluant des ingrédients occidentaux.

Les familles perpétuent le mamemaki à la maison, transformant parfois le rituel en un jeu où les enfants se déguisent en démons. Si certaines traditions évoluent, l’essence demeure : chasser le mal, attirer le bonheur, et partager un repas chargé de symboles.

Setsubun est bien plus qu’une simple fête marquant la fin de l’hiver. C’est un moment de transition où le Japon tout entier se purifie, se tourne vers l’avenir et célèbre le renouveau. Du lancer rituel des fèves de soja aux bouchées silencieuses d’un eho-maki dégusté face au sud-sud-ouest, chaque geste culinaire est une prière discrète. La sardine grillée qui éloigne les démons, la fève du bonheur consommée avec son âge, le rouleau sacré aux sept trésors – tous ces mets racontent une histoire de protection, de santé et d’espoir. Le 3 février, en famille ou entre amis, le Japon lance les démons hors de la maison et accueille, avec gourmandise et gratitude, le printemps qui s’annonce.